La Vie, l’Amour, la Mort, le Vide et le Vent/ Le miroir noir, de Roger Gilbert-Lecomte

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« Roger  Gilbert-Lecomte… Il a traîné ses dernières années à Paris, sous l’Occupation…(…) Il est mort le 31 décembre 1943 à l’hôpital Broussais, à l’âge de trente-six ans. Des deux recueils de poèmes qu’il avait publiés quelques années avant la guerre, l’un s’appelait : La Vie, l’Amour, la Mort, le Vide et le Vent. »

— Patrick Modiano, Dora Bruder

C’est par hasard que j’ai découvert ce recueil — ou plutôt, ces deux recueils, car dans cet ouvrage sont rassemblés La Vie, l’Amour, la Mort, le Vide et le Vent ainsi que Le Miroir noir.
C’est d’abord la couverture et le titre qui m’ont attirée. Sans même savoir qu’il s’agissait de poésie, j’ai saisi ce superbe ouvrage, fruit du travail des éditions Prairial, et suis de suite tombée sous le charme des vers de Gilbert-Lecomte.
Paru en 2014, ce recueil est donc une réédition des deux livres publiés à l’origine en 1933 et 1938.

J’ai pris un immense plaisir à m’immerger dans ces textes oubliés par l’histoire littéraire, me sentant presque privilégiée durant cette re-découverte. J’ai tant été marquée par la poésie du XXe siècle que consulter des rééditions d’une telle qualité est une véritable joie. En effet, comment imaginer, à la lecture de ce recueil, que ces vers ont été laissés de côté par les décennies ? Comment penser qu’un tel poète puisse être aujourd’hui dans l’ombre, alors que ses pairs sont encensés ? Il faudra blâmer les circonstances, car son œuvre, en tout cas, mérite la plus grande attention.

« Sauvages de moi donnez l’assaut dans ma poitrine
Je vais m’illuminer dans la coque du feu
Et danser dans ma tête en cheveux sur les dents »

Véritable plongée au sein des ténèbres intérieures du jeune poète, ces textes dégagent une puissance rare et une violence frôlant la folie. Les images sont d’une beauté glaçante, sombre et éclatante à la fois ; les vers débordent de la page et renversent les conventions. Une originalité extrêmement naturelle se ressent à la lecture de cet ouvrage : rien ne paraît fabriqué, faux ou forcé, tout coule avec une déconcertante facilité, comme un flot verbal tempétueux que rien ne saurait arrêter.

« Nous étions dans le noir et tu parlais d’espoir
L’heure est passée il n’est plus l’heure
Le ciel renversé comme un bol se vide
Dans le trou du noir »

C’est une lecture bouleversante que celle de La Vie, l’Amour, la Mort, le Vide et le Vent, parce que c’est la fougue et la rage de la jeunesse qui s’expriment entre chaque vers, et que cette rage, j’en suis persuadée, mérite de traverser les siècles.

« Et si je tombe avant le soir sur la grand’route
La face contre terre et les deux bras en croix
Du fond de tout l’influx de force sourd en moi
Je me redresserai pour la nuit des déroutes
Et je remonterai vers vous comme la voix
Des grandes eaux hurlant sous les nocturnes voûtes »

Je salue le magnifique travail éditorial et graphique des éditions Prairial, dont je suis désormais avec un vif intérêt les publications — et dont j’ai déjà en réserve un prochain ouvrage à vous présenter…

Un poème — Une image n°7 : extrait de Les grands arbres s’effacent, de Véronique Gentil

Ce poème est extrait du recueil Les grands arbres s’effacent, de Véronique Gentil, paru en septembre 2014 aux éditions Pierre Mainard. Le recueil comporte également sa version traduite en anglais, sublime elle aussi. J’ai choisi pour l’accompagner une photo de Rosie Anne Prosser intitulée August.

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Les grands arbres s’effacent (extrait)

Les morts coulent
lentement
dans mon cœur maladroit
incapable de les attendre

Pierre par pierre
le chemin qui n’est pas
poursuit sa course

Tu es le miroir sans tain
où je traverse
mon visage
enfantée par ton silence
et la trace de ton souffle

Dans l’aube
où chaque nouvelle ombre bat
le vieux sang

Sans cesse
je pense à toi
et je n’y pense pas

Le carnet retrouvé de monsieur Max, de Bruno Doucey

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Cela fait déjà un certain moment que je n’ai pas parlé d’un roman sur ce blog. J’avais eu l’occasion d’évoquer Joë Bousquet et Arthur Rimbaud, grâce à deux ouvrages superbes parus respectivement aux éditions Stock et aux éditions de La Table Ronde.
Aujourd’hui, c’est de Max Jacob dont je souhaite vous parler. Il s’agira du premier article concernant un livre acheté durant le salon du livre de Paris, plus d’un mois après — il était temps !

Paru en mai 2015, Le carnet retrouvé de monsieur Max est un roman écrit par Bruno Doucey et publié chez les éditions du même nom. Il s’agit d’un des premiers ouvrages faisant partie de la collection Sur le fil, dirigée par Murielle Szac, et vouée à faire découvrir la vie de divers poètes.

Le carnet retrouvé de monsieur Max, c’est en fait le journal intime que lui imagine Bruno Doucey durant les derniers mois de sa vie. De novembre 1943 à février 1944, Max Jacob expose ainsi son quotidien, ses inquiétudes, ses réflexions sur la guerre et sur les hommes — sans jamais se départir d’un ton malicieux, d’un humour vif qu’il manie comme un dernier outil pour cisailler les ténèbres.

« — Mais comment faites-vous pour être aussi drôle en pareilles circonstances, monsieur Jacob ?
— Holocauste, holo-caustique, chère madame. »

Bruno Doucey se livre à un exercice de style particulièrement périlleux avec une justesse remarquable : dès les premières lignes, c’est Max Jacob que l’on voit, noircissant son carnet depuis la petite chambre dans laquelle il passe la plus grande partie de ses journées.

« J’ai longtemps cru que le corps seul éprouvait la sensation du froid. C’est faux. Il existe aussi un frisson de l’âme. La mienne a le pressentiment du malheur. »

Chacune de ses pensées semble lui appartenir entièrement, qu’il s’agisse de ses moments d’angoisse ou des multiples fragments poétiques dispersés dans l’ouvrage.

« Où vont nos yeux quand les paupières se ferment pour la dernière fois ? »

Un roman captivant et empreint d’humanité — l’hommage magnifique d’un poète d’aujourd’hui à un poète d’hier.

« Pocket-sized Feminism », de Blythe Baird

Blythe Baird est une jeune auteure de spoken word dont l’œuvre est orientée autour des questions concernant la place de la femme au sein de la société contemporaine. Le texte que j’ai choisi de partager avec vous, Pocket-sized Feminism, résonne comme le cri de rage d’une adolescente qui prend conscience des luttes quotidiennes auxquelles chaque femme est confrontée. Un texte puissant, porté par une voix qui, je l’espère, continuera longtemps à se faire entendre.

Féminisme de poche – Blythe Baird

La seule autre fille de la soirée s’emporte à propos du féminisme. L’audience : un océan de blagues sur le viol, de contestations, de gobelets en plastiques, et moi. Ils fixent sa bouche comme si c’était une canalisation bouchée par trop d’opinions. 
Je lui lance un regard plein d’empathie et ne dis rien. À quoi sert un papier peint qui parle ? Je veux me lever, mais si je le fais, sur quelle table basse silencieuse ces garçons vont-ils reposer leurs pieds ? Je veux me lever, mais si je le fais, que se passera-t-il si quelqu’un prend ma place ? Je veux me lever, mais si je le fais, que se passera-t-il si tout le monde remarque que j’étais assise durant tout ce temps ?

Je suis coupable de garder mon féminisme dans ma poche jusqu’à ce que soit plus facile de ne pas le faire, comme durant les cours de slam ou lors de mes cours d’études féministes. Il y a des jours où être appréciée par les gens compte plus à mes yeux que le fait de vouloir changer le monde. Il y a des jours où j’oublie que nous avons dû inventer un vernis à ongle pour changer la couleur des boissons dans lesquelles il y a de la drogue, des applications pour nous accompagner jusqu’à chez nous la nuit et des sprays au poivre déguisés en bâtons de rouge à lèvres.

Une fois, j’ai dit à un garçon que j’étais forte et il m’a dit de m’occuper de mes affaires. Une fois, un garçon m’a accusée de pratiquer la misandrie. « Tu penses que tu peux prendre le contrôle du monde ? » Et j’ai dit « Non, je veux juste le voir. J’ai juste besoin de savoir qu’il est là pour quelqu’un. »

Une fois, mon père m’a informée que le sexisme était mort et m’a rappelé dans un même souffle de toujours transporter un spray au poivre avec moi.
 Nous acceptons cet état de peur constante comme faisant partie du fait d’être une fille. Nous nous envoyons des messages quand nous arrivons en sécurité chez nous, et nous ne pensons même pas au fait que nos amis garçons n’ont pas à faire de même.
 Vous pourriez voir une femme coupée en deux et cela continuerait d’être appelé un tour de magie. C’est pour cela que vous nous avez invitées ici, non ? Parce qu’il n’y a pas de spectacle sans une jolie assistante ?

Nous sommes entourées de garçons qui accrochent des posters de nous nues, qui fantasment en pensant à nous étrangler, et qui regardent des films dans lesquelles nous nous faisons assassiner. Nous sommes les filles d’hommes qui nous ont mises en garde à propos des actualités et des filles disparues dont on voit les photos sur les briques de lait, et qui nous ont parlé des bords tranchants du monde. 
Ils nous ont suppliées d’être prudentes. De rester en sécurité. Puis ont dit à nos frères de sortir et d’aller jouer.

Sur la barricade du temps, de Titos Patrikios

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En mai 2015, les éditions Le Temps des Cerises publient une anthologie bilingue des poèmes de Titos Patrikios. Ce recueil, traduit du grec par Marie-Laure Coulmin Koutsaftis, rassemble des poèmes écrits depuis les années 1940 jusqu’à aujourd’hui. Il a obtenu en 2016 le prestigieux Prix Max Jacob.

Né en 1928, Titos Patrikios a très rapidement été confronté à la guerre. Engagé dans la Résistance grecque, il connaîtra par la suite l’exil à plusieurs reprises, parcourant ainsi l’Europe jusqu’en 1975, année de son retour en Grèce, devenue une démocratie.

Sur la barricade du temps est un ouvrage dense, puisqu’il est le témoin de plusieurs décennies marquées par la lutte et par l’éloignement. Mais les textes ne sont jamais désespérés, au contraire. Les vers sont combatifs, flamboyants, rebelles. Ils se soulèvent contre l’horreur du quotidien et la tragédie, portant la voix d’un homme qui refuse d’accepter silencieusement l’oppression.

Les gisements du temps — VI

Même ces choses que nous taisons
nous ne les abandonnerons pas
tout autant que passent les années,
les choses qui ne se sont pas perdues
revivent en nous
ouvrent de nouveaux cycles du jour.
Incontrôlable le soleil entre
il ne transige pas avec les morts
il ne ménage pas les vivants.

Des vers engagés, donc, où l’on perçoit à la fois l’amour profond que porte l’auteur à son pays, et la douleur qu’il éprouve tout au long de ces années de tourmente. Titos Patrikios dresse, dans un même souffle, un portrait glaçant et émouvant de son pays blessé.

La ville où je suis né

Je touche les murs des maisons
personne ne répond.
Je me suis retrouvé dans une ville sans nom.
Je cherche le ciel pour y trouver sa trace
et des réclames multicolores m’aveuglent.
La ville où je suis né avait deux simples coordonnées
latitude Nord, sang
longitude Est, mort.

Mais ces textes dépassent largement la simple portée historique : ils parlent de toutes les formes d’enfermement, de toutes les formes d’insurrection, et surtout, de l’absolue nécessité de vivre malgré tout.

Droit

Je crois que tout ce que j’ai traversé
m’a donné tous les droits de tomber fou. Ç’aurait été un peu reposant, enfin
un peu de cette liberté irresponsable que je n’ai jamais connue.
Et à la vérité je serais bien tombé fou, si cela ne constituait pas
aussi un genre de concession.

Une anthologie majeure, qui donne envie de s’immerger dans la poésie grecque contemporaine.