« Camaro », de Phil Kaye

Je vous avais déjà présenté un texte de Phil Kaye, il y a bien longtemps : il s’agissait en effet du premier auteur de spoken word que j’avais évoqué sur ce blog.
Aujourd’hui, je vous propose de découvrir l’une de ses performances plus récentes, toujours dans une traduction maison. Récit d’une relation passée — mais jamais oubliée —, « Camaro » est un texte doux-amer que je suis heureuse de partager avec vous.

Camaro — Phil Kaye

Toi et moi sommes devant le comptoir du magasin de location de voitures Hertz, et tu essaies de me convaincre de louer une décapotable. Tu dis « les cent dollars en plus ne seront pas quelque chose dont nous nous souviendrons dans quelques années ». Tu as tort : je m’en souviens… Mais tu as aussi raison.

Plus tard durant cet après-midi, nous roulons le long de la côte californienne, dans une Camaro blanche décapotable. À trois heures au sud de San Francisco, il y a Big Sur, une partie de la côte où les falaises fendent l’océan Pacifique, et nous roulons sur la crête. Je remarque le brouillard qui semble émerger directement des montagnes, comme si nous n’étions pas les seuls à soupirer de soulagement. Je te regarde, les cheveux rejetés en arrière par ce vent que tu avais tant souhaité. Je veux dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi.

Alors je te raconte une histoire. À l’école primaire, j’ai été amoureux d’une fille pendant trois ans, du CP au CE2, et un jour elle a quitté l’école sans le dire à personne. Au milieu de l’année, elle est partie un jeudi banal, et n’est pas revenue. Je ne lui ai jamais dit un seul mot. J’y ai pensé, j’y ai vraiment pensé ; je voulais lui dire : j’aime comme ta chaussure gauche est toujours délacée, comme tu lèves la main avec la paume orientée vers le fond de la salle, comme tu tailles toujours tes crayons durant le cours de maths et que tu passes devant ma table pour le faire. Dans la décapotable, tu ris, tu dis que tu aimes la façon dont je choisis toujours mes mots avec précaution ; tu dis que nous sommes bien dans le silence. Je te dis « je t’aime », ce qui n’est pas quelque chose que je dis souvent.

Plus tard, nous voyons du ciment frais : nous gloussons, doigts levés, prêts à y inscrire nos noms, deux aliens appelant leur maison, et nous nous arrêtons. Parlons de combien ce serait indélicat, que ce n’est pas notre quartier, continuons à marcher, ne nous tenons pas la main, ne parlons pas de ce que cela voudrait dire qu’écrire nos deux noms ôte à côte, de laisser cela inscrit dans la pierre. Tandis que nos pas résonnent, je veux dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi.

Des semaines plus tard, nous sommes assis dans un restaurant, dans cette ville qui n’est jamais silencieuse, mais dans notre coin le calme règne durant un long moment. Et puis tu dis : « l’aventure est importante pour moi maintenant ». Et tu pars, un jeudi banal, et ne reviens pas.
Je visite tous les endroits où nous sommes allés, comme un touriste s’introduisant dans un quartier d’Hollywood, espérant croiser une star juste pour quelques secondes. Je visite de nombreux endroits, parle à de nombreuses personnes, parle à travers un micro pour ne pas entendre quoique ce soit d’autre.

Des mois plus tard, nous nous voyons. Tu me dis : « tu as l’air en forme ». Tu me dis : « tu as fait tant de choses bien ». Tu me dis : « je ne sais pas quoi dire ». Je hoche la tête en signe d’approbation, et durant un instant, nous sommes ensemble, deux aliens appelant leur maison. Puis tu pars, et c’est silencieux, et je pose des questions à une pièce vide : « Tu te souviens de la Camaro ? Du brouillard ? De la femme d’âge moyen avec une queue de cheval de côté à la boutique de location de voitures ? Des cents dollars en plus ? Comme tu pensais que nous ne nous souviendrions de rien de tout cela des années après ? Mais moi si. Je me souviens. »

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« Pocket-sized Feminism », de Blythe Baird

Blythe Baird est une jeune auteure de spoken word dont l’œuvre est orientée autour des questions concernant la place de la femme au sein de la société contemporaine. Le texte que j’ai choisi de partager avec vous, Pocket-sized Feminism, résonne comme le cri de rage d’une adolescente qui prend conscience des luttes quotidiennes auxquelles chaque femme est confrontée. Un texte puissant, porté par une voix qui, je l’espère, continuera longtemps à se faire entendre.

Féminisme de poche – Blythe Baird

La seule autre fille de la soirée s’emporte à propos du féminisme. L’audience : un océan de blagues sur le viol, de contestations, de gobelets en plastiques, et moi. Ils fixent sa bouche comme si c’était une canalisation bouchée par trop d’opinions. 
Je lui lance un regard plein d’empathie et ne dis rien. À quoi sert un papier peint qui parle ? Je veux me lever, mais si je le fais, sur quelle table basse silencieuse ces garçons vont-ils reposer leurs pieds ? Je veux me lever, mais si je le fais, que se passera-t-il si quelqu’un prend ma place ? Je veux me lever, mais si je le fais, que se passera-t-il si tout le monde remarque que j’étais assise durant tout ce temps ?

Je suis coupable de garder mon féminisme dans ma poche jusqu’à ce que soit plus facile de ne pas le faire, comme durant les cours de slam ou lors de mes cours d’études féministes. Il y a des jours où être appréciée par les gens compte plus à mes yeux que le fait de vouloir changer le monde. Il y a des jours où j’oublie que nous avons dû inventer un vernis à ongle pour changer la couleur des boissons dans lesquelles il y a de la drogue, des applications pour nous accompagner jusqu’à chez nous la nuit et des sprays au poivre déguisés en bâtons de rouge à lèvres.

Une fois, j’ai dit à un garçon que j’étais forte et il m’a dit de m’occuper de mes affaires. Une fois, un garçon m’a accusée de pratiquer la misandrie. « Tu penses que tu peux prendre le contrôle du monde ? » Et j’ai dit « Non, je veux juste le voir. J’ai juste besoin de savoir qu’il est là pour quelqu’un. »

Une fois, mon père m’a informée que le sexisme était mort et m’a rappelé dans un même souffle de toujours transporter un spray au poivre avec moi.
 Nous acceptons cet état de peur constante comme faisant partie du fait d’être une fille. Nous nous envoyons des messages quand nous arrivons en sécurité chez nous, et nous ne pensons même pas au fait que nos amis garçons n’ont pas à faire de même.
 Vous pourriez voir une femme coupée en deux et cela continuerait d’être appelé un tour de magie. C’est pour cela que vous nous avez invitées ici, non ? Parce qu’il n’y a pas de spectacle sans une jolie assistante ?

Nous sommes entourées de garçons qui accrochent des posters de nous nues, qui fantasment en pensant à nous étrangler, et qui regardent des films dans lesquelles nous nous faisons assassiner. Nous sommes les filles d’hommes qui nous ont mises en garde à propos des actualités et des filles disparues dont on voit les photos sur les briques de lait, et qui nous ont parlé des bords tranchants du monde. 
Ils nous ont suppliées d’être prudentes. De rester en sécurité. Puis ont dit à nos frères de sortir et d’aller jouer.

« Restaurant », de Shane Koyczan

« Restaurant » est un texte de l’écrivain et poète canadien Shane Koyczan, issu de son album Remembrance Year paru en 2012. Un texte au sujet dur et original, que je vous propose de découvrir à travers la version audio et la traduction que j’ai tenté d’en faire. J’ai choisi de clore ce texte avec une photo du travail de l’artiste Julie Green, qui, depuis l’année 2000, effectue des peintures sur assiettes des derniers repas de condamnés. Un projet fascinant, dont ce poème pourrait être l’écho.

Cliquez ici pour écouter le texte lu

Restaurant – Shane Koyczan

J’ai rencontré un homme qui prépare des repas dans un restaurant où il n’y a pas de carte, mais où tout est au menu. Impossible, je sais. Mais j’ai rencontré un homme qui prépare des repas dans un restaurant appelé « Le couloir de la mort ». J’ai rencontré un homme qui prépare les derniers repas, et je connais bien trop de gens qui l’attaqueraient, lui demandant ce que ça fait de faire partie de quelque chose comme ça. Alors, à la place, je le laisse juste parler, et j’écoute.

   Et il me parle d’un garçon de 31 ans – un garçon de 31 ans car il a été condamné à l’âge de 22 ans –
qui a attendu 9 ans dans le couloir de la mort, et la semaine dernière c’était son tour. Alors il a demandé du pain perdu et des haricots magiques, parce qu’il préférerait défier un géant, tenter sa chance avec un haricot magique, plutôt que de descendre ce couloir, où chaque bruit de pas résonne dans le même oubli, où chaque expérience qu’il n’a jamais eue se presse pour créer un monde dans lequel il n’a jamais vécu. Alors oui, on se retrouve à demander des choses comme des haricots magiques, et un cuisinier se retrouve à comprendre ce que signifie être désespéré.

   Et il me dit que la plupart de sa nourriture n’est même pas touchée, ce qui ne l’empêche pas d’être rigoureux, même si le fait est qu’il ne fera jamais un plat aussi bon qu’une mère le pourrait. Cela ne sera jamais aussi bon que lorsque cela vient de la personne qui vous a élevé, et il le sait, mais il est méticuleux, même s’il sait que ce garçon de 31 ans a attrapé le revolver de service du policier qui l’a arrêté et a tenté de s’en servir comme une solution à ses problèmes. Il sait cela, mais il prépare les tranches de pain perdu comme s’il cuisinait pour un roi, parce que la dernière chose que l’on devrait faire est de bien manger, surtout s’il y a une famille en train de prier, et qu’on doit aller lentement lorsqu’on prend ce chemin à travers l’enfer.

   Alors tout est frais, et les œufs sont issus de poules élevées en plein air, et il y a un changement de casseroles de dernière minute parce que les dernières mains qui ont lavé cette casserole ont oublié de nettoyer une tache. Et ce cuisinier a une vision de tranches de pain perdu qui tombent en morceaux si doucement qu’on dirait des amants s’étendant dans un lit, se séparant pour dormir si profondément que la surface de leurs rêves est suffisante pour que la haine s’y noie. Parce que si vous échouez à une requête comme celle des haricots magiques, vous avez plutôt intérêt à être sûr que la première partie de ce repas signifie quelque chose.

   Il me dit que c’est un boulot, et qu’aussi cliché que cela sonne, quelqu’un doit bien le faire. Il me dit qu’avant, ils laissaient les mères essayer, mais la plupart d’entre elles n’y parvenaient pas. Donc un travail est né par nécessité, et ceux qui étaient touchés par la pauvreté n’avaient pas de fausses visions de faire de ce travail leur héritage, ils ne rêvaient pas d’une dynastie où les montagnes étaient faites de chocolat et où le sucre remplaçait le sable. Mais ils savaient que l’Amérique mettrait un chèque entre leurs mains. Alors hommes et femmes sont devenus des travailleurs, parce que des idées comme le bien et le mal ne font pas le poids quand on a des bouches à nourrir.

   Il me dit que l’Amérique a échoué, qu’ils ont cloué la liberté à une croix, parce que chaque patron dans chaque bureau est dans son propre monde à part, se reposant sur les dos d’employés censés dire « s’il vous plait » à chaque fois qu’ils doivent aller pisser. Je connais bien trop de gens qui me diraient qu’ils ne peuvent pas continuer comme ça. Et on dit ça, mais on continue à mettre notre réveil pour être à l’heure et aller travailler de 9h à 17h. On est juste des reporters, venant vers vous en direct, depuis les arrêts de bus et les cafés.

   On porte nos vies comme des costumes, se servant des billets et des pièces comme des accessoires dans une production qui dépasse le budget, mais qu’on ne parvient pas à arrêter. Alors ça continue simplement comme ça, comme si on l’acceptait, comme si on était tous devenus des bouddhas de la production de masse, nos cerveaux pourrissant comme des dents sous l’effet du sucre – interminable félicité faite des fausses illuminations.

   Et il me dit qu’autrefois on était des silex, qu’on faisait des étincelles à chaque fois qu’on était frappé par de nouvelles idées, mais que maintenant tout ce qu’il y a ce sont des boulots, et que quelqu’un doit bien les faire. Et n’est-il pas chanceux de vivre dans un pays où tout le monde veut devenir quelqu’un.

   Et n’est-il pas chanceux que lorsque le jour se termine il peut rentrer chez lui et oublier, comme s’il avait joué une main en sachant que c’était un mauvais pari, parce que ce que vous risquez révèle ce que vous valez. Et cet homme a risqué tout ce qu’il connaissait, au point que sa femme ne peut plus le convaincre que ses yeux sont de la couleur bleu. Et quelle genre de vie vous reste-t-il si vous ne voulez pas que quiconque sache ce que vous faites.

   Il laisse tout le monde croire qu’il est juste un cuisinier, parce qu’il ne veut pas que ses enfants sachent ce que papa fait, et est incapable de dire à sa mère où il était quand ils ont exécuté un garçon de 31 ans, pour avoir tué le premier fils de cette même mère. Il a préparé le repas pour l’homme qui a tué son frère parce qu’il n’avait pas confiance en quiconque qui était prêt à le remplacer ce jour-là, parce qu’ils disaient des choses comme « Ne t’inquiète pas » avec juste ce qu’il fallait de sourire. S’il devait un jour défendre ce repas devant un juge, il n’arriverait qu’à se sentir coupable.

   Alors il a préparé des tranches de pain perdu comme s’il bâtissait un monument pour ses vertus qui ne serait jamais détruit par les demi-vérités de l’Amérique. En vérité ? Elles n’ont jamais été touchées. Et il me dit que quand les cadavres dans son placard auront finalement enfoncé la porte, tout ce dont il aura besoin sera son poing et la mâchoire de quelqu’un.

   Il dit que le regret, c’est vivre sa vie comme un aveugle, devant imaginer tout ce que l’on vit, sans jamais le voir. Il ne peut pas l’imaginer autrement que sa mère à l’exécution, assise au premier rang, des larmes claires mêlées au blush et à l’ombre à paupière, assise là, ayant l’air d’avoir été frappée en plein visage par un arc-en-ciel. Mais il dit « Je sais que j’ai fait ce qu’il fallait ».

   Et je ne suis pas là pour chanter ses louanges, où pour soulever un débat fait de granit et de chaux, mais l’Amérique ne va jamais se mettre à genoux et dire « Je suis désolée ». Et tout ce que c’est, c’est l’histoire d’un homme qui prépare des plats, et comment un jour il a fait le testament de ses valeurs éthiques : brunes et dorées, des tranches parfaitement empilées sur 12 centimètres. Il me dit qu’il a pitié des garçons du couloir de la mort. Il sait que l’Amérique les a laissés tomber. Il dit que la plupart d’entre eux demandent quand même une tarte aux pommes.

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« Depression too is a type of fire », de Taylor Mali

Taylor Mali fait partie des poètes les plus reconnus dans le milieu du spoken word. Ses textes sont à la fois drôles et mordants, tragiques et légers, et toujours justes. Je vous propose ici de découvrir un magnifique poème, dont j’ai fait, comme d’habitude, un essai de traduction (vous trouverez ici le texte original). Puisse-t-il vous donner envie d’aller laisser traîner vos yeux et vos oreilles sur le site de cet artiste !

Depression too is a type of fire – Taylor Mali

Je suis un idiot parce qu’une fois, avant que nous soyons mariés, elle m’a demandé si je savais que nous n’aurions pas d’enfants si nous nous mariions, et j’ai dit oui. Et parce qu’elle savait que je mentais, elle m’a demandé si ça m’allait. Et parce que je suis un idiot, j’ai encore dit oui.
Et une fois pendant une dispute, mariés depuis moins de deux ans, elle m’a dit qu’elle avait l’impression d’être ma première femme et, comme un idiot, je lui ai assuré qu’elle l’était.
Elle s’entraînait à la gym cinq fois par semaine, et fumait autant de paquets de cigarettes. Et je suis un idiot parce que quand je lui ai demandé pourquoi, elle a dit « Parce que je me déteste et que je veux mourir », et j’ai ri et dit quelque chose dont je me ne souviens pas, quelque chose de complètement et de profondément insuffisant.
Depuis le toit de notre appartement, j’ai vu 40 ou 50 personnes sauter des Tours un jeudi matin –nous pouvions les voir vers le sud, de la même façon que, vers le nord, nous pouvons encore voir (et par “nous” je suppose que maintenant je veux dire seulement moi) l’Empire State Building, ce qui me laisse empreint de gratitude -parce que je suis un idiot, au-delà de la fumée, battant des bras ; et je jure que j’ai vu un cygne parfait.
Et j’allais écrire un poème sur le fait que seul le feu peut pousser quelqu’un à sauter d’une fenêtre.
Et peut-être que je suis un idiot pour penser que j’aurais pu la sauver – m’appeler son chevalier à l’armure brisée – que j’aurais pu l’aimer plus, ou dire la vérité à propos des enfants.
Mais la dépression, aussi, est une sorte de feu. Et je ne connais rien d’aucun des deux.

« The Type », de Sarah Kay

Sarah Kay est une jeune poète dont les textes ne manquent ni de sensibilité, ni d’humour. C’est par un très beau poème aux accents féministes que je souhaite vous faire découvrir cette nouvelle artiste pratiquant le spoken word.
Pour accompagner la vidéo de sa performance, je vous propose ci-dessous une traduction (faite maison, et donc loin d’être parfaite !) du texte orignal. Bonne écoute et/ou bonne lecture !

Le genre – Sarah Kay

Si tu deviens en grandissant le genre de femme que les hommes veulent regarder, tu peux les laisser te regarder. Mais ne confonds pas leurs yeux avec des mains. Ou avec des fenêtres. Ou des miroirs. Laisse-les voir ce à quoi une femme ressemble, ils n’en ont peut-être jamais vue une avant.

Si tu deviens en grandissant le genre de femme que les hommes veulent toucher, tu peux les laisser te toucher. Parfois ce n’est pas toi qu’ils cherchent à atteindre. Parfois c’est une bouteille. Une porte. Un sandwich. Un prix. Une autre femme. Mais leurs mains t’ont trouvée en premier. Ne te confonds pas avec un gardien. Ou une muse. Ou une promesse. Ou une victime. Ou un en-cas. Tu es une femme. Peau et os, veines et nerfs, cheveux et sueur. Tu n’es pas faite de métaphores. Ni d’excuses. Ni de prétextes.

Si tu deviens en grandissant le genre de femme que les hommes veulent enlacer, tu peux les laisser t’enlacer. Toute la journée ils s’entraînent à garder leurs corps droits -même après tant d’évolution, ça semble toujours contre-nature, ça tend toujours les muscles pour maintenir les bras et la colonne. Seuls quelques hommes voudront apprendre ce que ça fait de se tordre en un point d’interrogation autour de toi et d’admettre qu’ils n’ont pas les réponses ; depuis le temps, ils pensaient qu’ils les auraient. Certains hommes voudront t’enlacer comme si tu étais La Réponse. Tu n’es pas La Réponse. Tu n’es pas le problème. Tu n’es pas le poème, ou la chute, ou la devinette ou la blague.

Femme, si tu deviens en grandissant le genre de femme que les hommes veulent aimer, tu peux les laisser t’aimer. Être aimé n’est pas la même chose qu’aimer. Tomber amoureux, c’est découvrir l’océan après des années passées à sauter dans les flaques. C’est découvrir que tu as des mains. C’est faire le funambule lorsque le public est déjà parti. Ne perds pas ton temps à te demander si tu es le genre de femme que les hommes blesseront. S’il te quitte en te laissant un cœur hurlant comme une alarme, tu apprendras à chanter sur cette musique. C’est dur d’arrêter d’aimer l’océan, même après qu’il t’ait laissée suffocante, salée. Alors pardonne-toi les décisions que tu as prises, celles que tu continues à appeler « erreurs » lorsque tu les bordes la nuit. Et retiens ceci : retiens que tu es le genre de femme qui cherche une place à faire sienne. Laisse les statues s’effondrer. Tu as toujours été cette place. Tu es une femme qui peut la construire elle-même. Tu es née pour construire.