Sorti du grenier n°2 : Les Chambres, de Louis Aragon

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« J’aurais voulu t’avoir pour moi seul avec
Le monde en fait de chambre d’hôtel »

Après une longue pause sur ce blog (vacances, déménagement et rentrée obligent…), je reviens enfin parler poésie. Et pour fêter ce retour, j’ai choisi d’évoquer un poète qui a une grande place dans mon cœur depuis des années : Louis Aragon.

« Je ne veux qu’errer dans ces chambres des temps damnés
J’ouvre les portes sur le silence de nous
J’écoute le passé fuir d’un vase fêlé
Et la fleur flétrir par défaillance d’eau s’effacer
le parfum dans sa fange
Il ne me faut qu’être en tes bras tes doubles
bras d’oubli »

   Publié en 1969, Les Chambres, poème du temps qui ne passe pas, est le dernier recueil du poète. Celui-ci y évoque le grand amour de sa vie, Elsa, à qui il a consacré bien d’autres ouvrages. Mais le ton de ce livre se différencie de celui des recueils précédents : c’est l’aspect sombre, douloureux de cette passion qui est mis à nu, et notamment  l’angoisse sourde de perdre l’être aimé.

« J’ai peur au loin quand tu parles peur quand
Tu te tais »

   Nous entraînant à sa suite dans les chambres de sa mémoire, l’auteur raconte sa relation mouvementée avec Elsa, mais aussi, se voyant vieillir, nous dévoile ses questionnements existentiels. Finalement, malgré l’amour profond et inconditionnel qu’il porte à sa muse, l’auteur n’échappe jamais à une indicible sensation de solitude.

« Excusez-moi de vous le dire et d’avoir mal mais
je sais bien
Qu’avoir mal est tout à fait inexcusable
Cependant c’est à vous que j’ai mal mais mal gens de plus tard
Et non pas comme il semble et semblera peut-être

Dieu que vienne le jour où je n’ouvrirai plus
Le journal tous les jours sur le malheur du monde
Vous voyez bien que je suis blessé de partout
Déjà Nulle part
Il n’y a place encore d’une plaie
Excusez-moi

(…)

Il fera si beau de mourir quand ce sera
Le soir d’enfin mourir d’enfin
D’enfin mon amour d’à mourir le soir d’enfin

Mourir »

Un ouvrage d’une honnêteté rare, qui apporte un éclairage nouveau sur ce couple mythique.

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Sorti du grenier n°1 : Le Domaine Public, de Pierre Seghers

Pierre-Seghers« Je vis au carrefour des mots
C’est pour atteindre mon visage »

 Si l’on connaît Pierre Seghers pour la maison d’édition qu’il fonda en 1944, on connaît généralement beaucoup moins bien son œuvre poétique. En effet, avant d’être éditeur, Pierre Seghers est avant tout un écrivain. Cependant, contrairement à Éluard ou Aragon, ses textes ont plutôt mal survécu aux décennies, et désormais, il est rare que le nom de Seghers soit prononcé dans le but d’évoquer son travail littéraire. Ses ouvrages n’étant quasiment plus édités, il devient même difficile de chercher à le lire…
Il y a quelques mois, j’avais eu la chance de trouver Le Temps des Merveilles, anthologie des poèmes de Seghers qu’il avait lui-même réalisée. J’avais été enchantée par cette lecture (mais ça, c’est une autre histoire…que j’évoquerai peut-être un jour ici !)

Aussi, lorsque je suis tombée sur ce petit recueil jauni lors de la braderie de Lille, je n’ai pas hésité une seconde. Le Domaine Public est un recueil d’environ 90 pages, publié en 1945 aux éditions…eh bien, chez Pierre Seghers justement. Un ouvrage qui a donc largement vécu avant d’atterrir entre mes mains !
Comme on pourrait s’en douter, les textes de ce recueil sont principalement marqués par la guerre qui vient de s’achever, et durant laquelle Pierre Seghers a activement œuvré en tant que Résistant. Si ce n’est pas l’unique thème traité, la tonalité d’ensemble est malgré tout assez sombre : la voix de Seghers est empreinte de gravité et de retenue, et l’idée de la mort est omniprésente. Pour autant, il ne s’agit guère de lamentations. Loin du lyrisme, c’est d’une plume incisive que sont évoqués les drames de la Seconde Guerre.

« Le toit s’est enfui
La pluie est entrée
De vivre en aimant
Ce fut impossible
Futile bonheur
Fut-il pris pour cible ?
Il n’en reste rien
Qu’un corps éventré. »

(extrait de « La maison des sables »)

Un recueil au parfum de témoignage historique, donc, mais avant tout un recueil intime –les réflexions de Seghers résonnent encore en nous aujourd’hui. Pour conclure, j’ai choisi de partager avec vous ce texte, que j’aime beaucoup :

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