En attendant les murs, de Louis Raoul

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C’est au salon du livre de Paris que je suis tombée sur (et à) La Renverse. Cette maison d’édition normande publie des ouvrages qu’on peut difficilement manquer : les couvertures brillent à la lumière comme de véritables bijoux, tandis que le format particulier (ils ne sont pas tout à fait droits…) éveille également la curiosité.
De la poésie contemporaine dans un écrin doré… Il n’en fallait pas plus pour me séduire.

En attendant les murs est un recueil de Louis Raoul, paru en 2015 aux éditions La Renverse.

« Je suis en retard sur ma connaissance du monde
J’ai encore de l’encre sur les doigts
J’ai toujours cette maladresse de l’avant-dire »

Alternant entre prose et vers, l’auteur trace un chemin. Vers où nous entraîne-t-il ? Difficile de le savoir. Pourtant, quelque chose se crée, au-dedans – ou au-delà ? – des mots. Un paysage se tisse. Soudain, nous sommes au milieu de la campagne. Le silence règne. Seules les vibrations d’un poème se font entendre.

« Ces nuits où l’insomnie nous fait passer la porte.
Ces rencontres improbables sans une grande solitude à partager, comme ces tombes abandonnées, cherchant des fleurs. »

Nous marchons avec Louis Raoul. De temps en temps, il esquisse un geste vague vers cette nature qui nous échappe – mais dont il semble si bien saisir les nuances.

« Rosée
Douceur du petit jour
Hier la leçon apprise
Au jardin
Géographie d’une rose
Je ne dors pas
Je révise »

Et puis, l’on finit par comprendre. C’est un chemin humain que l’auteur dessine depuis le début. Un chemin de solitude, de contemplation. De paix aussi. Car lorsque le poète se retire enfin, lorsque la dernière page se tourne, c’est une sensation profonde de sérénité qui demeure en nous. Comme si ses mots nous avaient réconciliés avec quelque chose dont nous avions oublié la présence, quelque chose de fondamental, trop longtemps resté endormi quelque part, au fond de nous.

Un voyage mélancolique et envoûtant – et une maison dont j’ai hâte de découvrir d’autres titres.

 

Pipi, les dents et au lit, de Laetitia Cuvelier

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Pipi, les dents et au lit est un recueil de Laetitia Cuvelier paru en 2015 aux éditions Cheyne.

« Je parle au chat
Je parle aux livres
Je parle à des inconnus
Je parle à mes parents
À mes enfants
Je te parle tout bas
Dans ma tête
Je dis des choses importantes
Que personne n’entend
Quand je ne dors pas. »

Petit livre carré, aux pages vert pomme et au titre innocent, Pipi, les dents et au lit est une véritable perle.
Récit du quotidien d’une mère de famille, ce recueil évoque, avec grâce et simplicité, la vie d’une femme partagée entre l’amour qu’elle porte à ses enfants et la déliquescence de son couple.

« Je te parle de deux îles
Tu me dis
Comme tu veux
Je te fais confiance.

Je ne veux pas
Que tu me fasses confiance
Je veux que tu regardes
Que tu t’intéresses
Que tu m’aides à choisir
Moi qui ne sais pas choisir. »

Entre comédie et tragédie, aurores et couchants s’enchaînent — demain, qui sait, sera peut-être un autre jour — et la vie, malgré tout, continue. Les mots sont tantôt tendres, tantôt durs, mais toujours parfaitement justes.
Conte sensible de l’ordinaire, cet ouvrage se parcourt d’un seul souffle, avec l’impression tenace de lire quelque chose d’essentiel.
Cette œuvre d’une époustouflante sensibilité restera, pour moi, une merveilleuse découverte.

Plein emploi, de Jean-Claude Pirotte

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Paru en avril 2016 aux éditions Le Castor Astral, Plein emploi est un recueil inédit de Jean-Claude Pirotte, poète contemporain majeur décédé en 2014.

« je suis tel un poney harcelé
par les mouches

et le monde alentour hennit de
dérision »

Si le nom de Jean-Claude Pirotte m’était familier, je n’avais jusqu’à présent jamais lu la poésie de cet auteur. En feuilletant ce recueil, j’ai immédiatement été charmée par la simplicité, l’humour et la fausse légèreté qui s’en dégageaient. Il n’en fallait pas plus pour me convaincre de découvrir plus en profondeur l’œuvre de Jean-Claude Pirotte.

C’est avec nostalgie et délicatesse que s’enchaînent les poèmes de ce recueil : comme si l’enfant et l’adulte se rencontraient en lui-même, l’auteur esquisse un univers où se mêlent, dans un seul souffle, aubes anciennes et crépuscules à venir.

« je me déplace à croupetons
lorsque la nuit se fait violente
je reçois des coups de bâton
mais qui me frappe ? le silence

ne répond pas à ma demande
et le dieu que je croyais proche
il me semble que je l’entends
me traiter de pauvre cloche »

Fragments, également, du temps présent et de l’instant, les vers de Jean-Claude Pirotte sont de ceux qui font instantanément mouche : ils frappent toujours juste, et leurs images résonnent en nous.

« enfin dans les cours des écoles
la police lit l’alphabet
elle a de la peine on rigole
mais pas trop fort on risquerait

de passer d’un coup l’arme à gauche
de n’avoir pas le temps d’écrire
combien les idéaux sont moches
et que les maladies empirent »

Un recueil touchant, où transparaît, par-dessus tout, l’amour que portait Jean-Claude Pirotte à la poésie.

Le Blues du 21e siècle & autres poèmes, de Tom Buron

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Il y a des textes qui osent. Des textes qui crachent, claquent, saignent, hurlent entre les lignes. Le Blues du 21e siècle & autres poèmes, écrit par Tom Buron et publié en 2016 par maelstrÖm reEvolution, est un recueil qui rassemble de tels textes.

« il nous faut du poème-vie neuf et des mots lancés à la mitraillette dans des berceaux géants calfeutrés des scènes polluées

il nous faut être des voyous de la vie incarnée et des parias de l’art-magie sur des feux créatifs allumés comme des phares or safran perçant la nuit molle instantanée sans relâche »

Il est évident, lorsqu’on lit les vers de Tom Buron, que sa poésie est avant tout une poésie faite pour être oralisée. Difficile de parvenir à maîtriser ce flot d’images et de sons sans prendre le soin de lire ces textes à voix haute. Dès les premiers vers déclamés, l’effet est immédiat : le rythme, effréné, s’impose, et les mots prennent soudainement toute leur densité.

« bien toi homme blanc donne-moi un peu de guerre mondiale je sais que tu peux me vendre la prochaine au nom de ta divinité accoutrée en banquière

je t’écoute car je veux aller me battre et je ne sais pas pourquoi »

Si Tom Buron chante le blues, c’est un blues enragé et engagé, un blues qui jette un regard brûlant et lucide sur le monde qui l’entoure. Chant terrible, où résonne un besoin inextinguible de liberté, de justice et de folie.

« (ils me demandent qui suis-je alors je leur dis que je n’suis rien de plus qu’eux tchhhh un christ un bouddha ou bien une athéna sortant avec douleur de la tête craquelée de zeus du tac au tac) »

En moins d’une trentaine de pages, Tom Buron parvient à nous happer dans un voyage infernal et fascinant, qui nous laisse avec une seule certitude en ce début de 21e siècle : la poésie, surtout lorsqu’elle crache, claque, saigne et hurle, nous est absolument nécessaire.

La Vie, l’Amour, la Mort, le Vide et le Vent/ Le miroir noir, de Roger Gilbert-Lecomte

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« Roger  Gilbert-Lecomte… Il a traîné ses dernières années à Paris, sous l’Occupation…(…) Il est mort le 31 décembre 1943 à l’hôpital Broussais, à l’âge de trente-six ans. Des deux recueils de poèmes qu’il avait publiés quelques années avant la guerre, l’un s’appelait : La Vie, l’Amour, la Mort, le Vide et le Vent. »

— Patrick Modiano, Dora Bruder

C’est par hasard que j’ai découvert ce recueil — ou plutôt, ces deux recueils, car dans cet ouvrage sont rassemblés La Vie, l’Amour, la Mort, le Vide et le Vent ainsi que Le Miroir noir.
C’est d’abord la couverture et le titre qui m’ont attirée. Sans même savoir qu’il s’agissait de poésie, j’ai saisi ce superbe ouvrage, fruit du travail des éditions Prairial, et suis de suite tombée sous le charme des vers de Gilbert-Lecomte.
Paru en 2014, ce recueil est donc une réédition des deux livres publiés à l’origine en 1933 et 1938.

J’ai pris un immense plaisir à m’immerger dans ces textes oubliés par l’histoire littéraire, me sentant presque privilégiée durant cette re-découverte. J’ai tant été marquée par la poésie du XXe siècle que consulter des rééditions d’une telle qualité est une véritable joie. En effet, comment imaginer, à la lecture de ce recueil, que ces vers ont été laissés de côté par les décennies ? Comment penser qu’un tel poète puisse être aujourd’hui dans l’ombre, alors que ses pairs sont encensés ? Il faudra blâmer les circonstances, car son œuvre, en tout cas, mérite la plus grande attention.

« Sauvages de moi donnez l’assaut dans ma poitrine
Je vais m’illuminer dans la coque du feu
Et danser dans ma tête en cheveux sur les dents »

Véritable plongée au sein des ténèbres intérieures du jeune poète, ces textes dégagent une puissance rare et une violence frôlant la folie. Les images sont d’une beauté glaçante, sombre et éclatante à la fois ; les vers débordent de la page et renversent les conventions. Une originalité extrêmement naturelle se ressent à la lecture de cet ouvrage : rien ne paraît fabriqué, faux ou forcé, tout coule avec une déconcertante facilité, comme un flot verbal tempétueux que rien ne saurait arrêter.

« Nous étions dans le noir et tu parlais d’espoir
L’heure est passée il n’est plus l’heure
Le ciel renversé comme un bol se vide
Dans le trou du noir »

C’est une lecture bouleversante que celle de La Vie, l’Amour, la Mort, le Vide et le Vent, parce que c’est la fougue et la rage de la jeunesse qui s’expriment entre chaque vers, et que cette rage, j’en suis persuadée, mérite de traverser les siècles.

« Et si je tombe avant le soir sur la grand’route
La face contre terre et les deux bras en croix
Du fond de tout l’influx de force sourd en moi
Je me redresserai pour la nuit des déroutes
Et je remonterai vers vous comme la voix
Des grandes eaux hurlant sous les nocturnes voûtes »

Je salue le magnifique travail éditorial et graphique des éditions Prairial, dont je suis désormais avec un vif intérêt les publications — et dont j’ai déjà en réserve un prochain ouvrage à vous présenter…