« Restaurant », de Shane Koyczan

« Restaurant » est un texte de l’écrivain et poète canadien Shane Koyczan, issu de son album Remembrance Year paru en 2012. Un texte au sujet dur et original, que je vous propose de découvrir à travers la version audio et la traduction que j’ai tenté d’en faire. J’ai choisi de clore ce texte avec une photo du travail de l’artiste Julie Green, qui, depuis l’année 2000, effectue des peintures sur assiettes des derniers repas de condamnés. Un projet fascinant, dont ce poème pourrait être l’écho.

Cliquez ici pour écouter le texte lu

Restaurant – Shane Koyczan

J’ai rencontré un homme qui prépare des repas dans un restaurant où il n’y a pas de carte, mais où tout est au menu. Impossible, je sais. Mais j’ai rencontré un homme qui prépare des repas dans un restaurant appelé « Le couloir de la mort ». J’ai rencontré un homme qui prépare les derniers repas, et je connais bien trop de gens qui l’attaqueraient, lui demandant ce que ça fait de faire partie de quelque chose comme ça. Alors, à la place, je le laisse juste parler, et j’écoute.

   Et il me parle d’un garçon de 31 ans – un garçon de 31 ans car il a été condamné à l’âge de 22 ans –
qui a attendu 9 ans dans le couloir de la mort, et la semaine dernière c’était son tour. Alors il a demandé du pain perdu et des haricots magiques, parce qu’il préférerait défier un géant, tenter sa chance avec un haricot magique, plutôt que de descendre ce couloir, où chaque bruit de pas résonne dans le même oubli, où chaque expérience qu’il n’a jamais eue se presse pour créer un monde dans lequel il n’a jamais vécu. Alors oui, on se retrouve à demander des choses comme des haricots magiques, et un cuisinier se retrouve à comprendre ce que signifie être désespéré.

   Et il me dit que la plupart de sa nourriture n’est même pas touchée, ce qui ne l’empêche pas d’être rigoureux, même si le fait est qu’il ne fera jamais un plat aussi bon qu’une mère le pourrait. Cela ne sera jamais aussi bon que lorsque cela vient de la personne qui vous a élevé, et il le sait, mais il est méticuleux, même s’il sait que ce garçon de 31 ans a attrapé le revolver de service du policier qui l’a arrêté et a tenté de s’en servir comme une solution à ses problèmes. Il sait cela, mais il prépare les tranches de pain perdu comme s’il cuisinait pour un roi, parce que la dernière chose que l’on devrait faire est de bien manger, surtout s’il y a une famille en train de prier, et qu’on doit aller lentement lorsqu’on prend ce chemin à travers l’enfer.

   Alors tout est frais, et les œufs sont issus de poules élevées en plein air, et il y a un changement de casseroles de dernière minute parce que les dernières mains qui ont lavé cette casserole ont oublié de nettoyer une tache. Et ce cuisinier a une vision de tranches de pain perdu qui tombent en morceaux si doucement qu’on dirait des amants s’étendant dans un lit, se séparant pour dormir si profondément que la surface de leurs rêves est suffisante pour que la haine s’y noie. Parce que si vous échouez à une requête comme celle des haricots magiques, vous avez plutôt intérêt à être sûr que la première partie de ce repas signifie quelque chose.

   Il me dit que c’est un boulot, et qu’aussi cliché que cela sonne, quelqu’un doit bien le faire. Il me dit qu’avant, ils laissaient les mères essayer, mais la plupart d’entre elles n’y parvenaient pas. Donc un travail est né par nécessité, et ceux qui étaient touchés par la pauvreté n’avaient pas de fausses visions de faire de ce travail leur héritage, ils ne rêvaient pas d’une dynastie où les montagnes étaient faites de chocolat et où le sucre remplaçait le sable. Mais ils savaient que l’Amérique mettrait un chèque entre leurs mains. Alors hommes et femmes sont devenus des travailleurs, parce que des idées comme le bien et le mal ne font pas le poids quand on a des bouches à nourrir.

   Il me dit que l’Amérique a échoué, qu’ils ont cloué la liberté à une croix, parce que chaque patron dans chaque bureau est dans son propre monde à part, se reposant sur les dos d’employés censés dire « s’il vous plait » à chaque fois qu’ils doivent aller pisser. Je connais bien trop de gens qui me diraient qu’ils ne peuvent pas continuer comme ça. Et on dit ça, mais on continue à mettre notre réveil pour être à l’heure et aller travailler de 9h à 17h. On est juste des reporters, venant vers vous en direct, depuis les arrêts de bus et les cafés.

   On porte nos vies comme des costumes, se servant des billets et des pièces comme des accessoires dans une production qui dépasse le budget, mais qu’on ne parvient pas à arrêter. Alors ça continue simplement comme ça, comme si on l’acceptait, comme si on était tous devenus des bouddhas de la production de masse, nos cerveaux pourrissant comme des dents sous l’effet du sucre – interminable félicité faite des fausses illuminations.

   Et il me dit qu’autrefois on était des silex, qu’on faisait des étincelles à chaque fois qu’on était frappé par de nouvelles idées, mais que maintenant tout ce qu’il y a ce sont des boulots, et que quelqu’un doit bien les faire. Et n’est-il pas chanceux de vivre dans un pays où tout le monde veut devenir quelqu’un.

   Et n’est-il pas chanceux que lorsque le jour se termine il peut rentrer chez lui et oublier, comme s’il avait joué une main en sachant que c’était un mauvais pari, parce que ce que vous risquez révèle ce que vous valez. Et cet homme a risqué tout ce qu’il connaissait, au point que sa femme ne peut plus le convaincre que ses yeux sont de la couleur bleu. Et quelle genre de vie vous reste-t-il si vous ne voulez pas que quiconque sache ce que vous faites.

   Il laisse tout le monde croire qu’il est juste un cuisinier, parce qu’il ne veut pas que ses enfants sachent ce que papa fait, et est incapable de dire à sa mère où il était quand ils ont exécuté un garçon de 31 ans, pour avoir tué le premier fils de cette même mère. Il a préparé le repas pour l’homme qui a tué son frère parce qu’il n’avait pas confiance en quiconque qui était prêt à le remplacer ce jour-là, parce qu’ils disaient des choses comme « Ne t’inquiète pas » avec juste ce qu’il fallait de sourire. S’il devait un jour défendre ce repas devant un juge, il n’arriverait qu’à se sentir coupable.

   Alors il a préparé des tranches de pain perdu comme s’il bâtissait un monument pour ses vertus qui ne serait jamais détruit par les demi-vérités de l’Amérique. En vérité ? Elles n’ont jamais été touchées. Et il me dit que quand les cadavres dans son placard auront finalement enfoncé la porte, tout ce dont il aura besoin sera son poing et la mâchoire de quelqu’un.

   Il dit que le regret, c’est vivre sa vie comme un aveugle, devant imaginer tout ce que l’on vit, sans jamais le voir. Il ne peut pas l’imaginer autrement que sa mère à l’exécution, assise au premier rang, des larmes claires mêlées au blush et à l’ombre à paupière, assise là, ayant l’air d’avoir été frappée en plein visage par un arc-en-ciel. Mais il dit « Je sais que j’ai fait ce qu’il fallait ».

   Et je ne suis pas là pour chanter ses louanges, où pour soulever un débat fait de granit et de chaux, mais l’Amérique ne va jamais se mettre à genoux et dire « Je suis désolée ». Et tout ce que c’est, c’est l’histoire d’un homme qui prépare des plats, et comment un jour il a fait le testament de ses valeurs éthiques : brunes et dorées, des tranches parfaitement empilées sur 12 centimètres. Il me dit qu’il a pitié des garçons du couloir de la mort. Il sait que l’Amérique les a laissés tomber. Il dit que la plupart d’entre eux demandent quand même une tarte aux pommes.

platesjuliegreen