Pourquoi écrit-on de la poésie ?

On trouve la poésie dans toutes les cultures et à toutes les époques. Pourtant, ce genre littéraire laisse souvent perplexe. Le travail de la langue tel qu’il est fait par les poètes provoque tantôt admiration (effectivement, il n’est pas donné à tout le monde de façonner des alexandrins à la perfection), tantôt incompréhension (de l’argot dans un poème, vraiment ?). Mais la véritable question qui se pose, quels que soient l’époque et le style de l’auteur, demeure celle-ci : pourquoi en vient-on à écrire de la poésie ?

   Quels phénomènes étranges poussent donc tant de personnes à se lancer dans la jungle des vers ? Sont-elles toutes passionnées de grammaire, dévorent-elles les dictionnaires comme d’autres les romans de bit lit ? Sont-elles plus romantiques, plus lyriques, plus passionnées que leurs congénères ? Aucune statistique ne peut le prouver, mais il semble raisonnable d’estimer que les auteurs de poésie (qu’il s’agisse de notre cher Hugo ou de votre voisin de palier) ne montrent aucun signe distinctif de ce genre. Plus encore, les auteurs de poésie sont bien souvent particulièrement semblables à ceux qui n’en écrivent pas. Ce qui les distingue de vous et moi ne tient, finalement, qu’à la prise de conscience de quelques aspects particuliers du monde et de notre rapport aux mots, que je vais tâcher d’expliciter ici.

   Tout d’abord, il me semble que la volonté d’écrire de la poésie prend racine dans la frustration. Certes, frustration n’est peut-être pas le terme le mieux choisi. Mais je crois que la poésie est liée à une lassitude profonde qui peut surgir face à l’écriture narrative, une sorte de découragement peut-être. En effet, aucune description, aussi précise soit-elle, aussi riche d’adjectifs, de détails, de références, ne peut rivaliser avec le réel. Le roman est incapable de transmettre la sensation sans trahir la réalité. Son contexte, ses personnages, son intrigue le gênent ; l’émotion ne peut atteindre directement le lecteur. La sensation, qu’importe le talent de l’auteur, est toujours atténuée. Mais la poésie se débarrasse du superflu. Elle n’a besoin ni de contexte, ni de personnages, ni d’intrigue pour avoir lieu. La voix de l’auteur, grâce à elle, est plus limpide. Le message peut alors se transmettre, moins encombré.

   Il est évidemment impossible de faire l’impasse sur la relation si particulière qu’entretiennent poésie et langage. En effet, écrire de la poésie, surtout à notre époque, c’est s’affranchir des codifications. C’est s’extraire des différents schémas préconçus de la langue pour réapprendre à s’exprimer : sortir de la langue bourgeoise, de la langue administrative, scolaire, militaire, médiatique, banlieusarde ; sortir du carcan de nos langues quotidiennes pour forger sa propre langue. Finalement, il s’agit de réfléchir à soi-même et à son propre rapport au monde : qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je ressens ? Qu’est-ce que cela provoque en moi ? Et comment vais-je pouvoir en parler, si toutes les phrases que j’ai prononcées jusqu’à aujourd’hui me sont ôtées ? La poésie permet cette réflexion essentielle de chacun sur ce qui l’entoure, et plus encore, sur ce qui est en lui.

   Finalement, la poésie, c’est la forme d’expression la plus personnelle que l’on puisse utiliser. Comme tout le monde, les poètes ont la volonté de partager leur vision unique des choses, d’exprimer avec le plus de justesse possible leur façon d’appréhender notre univers. Ils ont conscience que les mots des autres ne suffisent pas à retranscrire quelque chose d’aussi personnel, et que la seule option pour assouvir leur soif d’expression est de créer quelque chose d’entièrement neuf, de complètement inédit. Un nouveau langage, qui n’appartiendrait qu’à eux. Pour ce faire, chaque poète a développé ses propres codes à l’intérieur même d’une langue : rythme, images, modification de la ponctuation, déconstruction de la syntaxe…

   Évidemment, chaque poète a ses propres raisons d’écrire de la poésie. Chaque basculement dans cet univers littéraire, aussi bien pour les auteurs que pour les lecteurs, est lié à une prise de conscience personnelle. Mais j’ose espérer que les quelques points évoqués ci-dessus sauront donner des clefs pour aborder le « pourquoi » de cet univers. Et qu’ils convaincront les plus sceptiques que la poésie n’est pas tant une obsession étrange, réservée aux linguistes chevronnés, que l’expression la plus sincère de la pensée humaine.

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Un poème – Une image n°4 : Hatchepsout, de Murièle Carmac

Ce poème est extrait du recueil La mer devrait suffire, de Murièle Carmac. Il est paru en octobre 2014 aux éditions Henry, dans leur collection « La Main aux Poètes ». Un texte que j’ai choisi d’illustrer avec une photo de Kyle Thompson.

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Hatchepsout

je serre les genoux comme on m’a appris je
croise les jambes
je ravale mes crachats je n’étale pas mes glaires
sur le sol
je m’efforce de rendre mon corps moins laid
je m’arrache les poils
je me pousse quand on me touche
je suis maigre je ne prends pas de place
j’ai une voix qui murmure je ne fais pas de bruit
je n’ai pas de nom
ce ne sera pas le mien qu’on lira sur ma tombe
je ne parle que pour m’excuser
car ma vie ne compte pas

parfois pleine d’arrogance je me proclame
pharaon
je fais bâtir des temples des palais des légendes
parfois je crois triompher

mais on finit toujours par venir effacer sur mes
colonnes
mon nom mes titres et mon visage à coups de
marteau