Jules-Alexis Muenier, La Retraite de l’aumônier, de Lucien Suel

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Encore un de mes achats remontant au Salon du livre d’Arras, le 1er mai dernier… Lucien Suel, dont j’avais lu le recueil Je suis debout, mais aussi le roman Mort d’un jardinier, que j’avais trouvé sublime, était en séance de dédicaces. Évidemment, j’avais oublié d’apporter mes livres, aussi me suis-je donc sentie obligée d’acquérir un de ses autres ouvrages…

La Retraite de l’aumônier, aussi nommé Le Bréviaire, est un tableau de Jules-Alexis Muenier, datant de 1886. Exposé au musée des beaux-arts de Cambrai, il est le point de départ de cet ouvrage. Celui-ci s’inscrit dans la collection Ekphrasis, créée en 2010 par les éditions invenit, et qui propose à un auteur d’écrire autour d’une œuvre (j’avais notamment lu un ouvrage de Michel Butor dans cette collection).

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Lucien Suel s’est donc prêté au jeu et a entrepris de mettre des mots autour de cette peinture. Alternant entre trois styles narratifs bien différents, il exprime tour à tour une voix divine, puis celle de l’aumônier, et enfin celle du peintre. Ce dernier évoquera la relation qu’il entretient avec son modèle.
Une écriture mouvante, donc, qui se métamorphose au fil des pages et apporte à ce très court récit une surprenante densité.

« de l’autre côté du muret par-dessus le toit le ciel si bleu si calme – décroiser mes jambes maintenir le bréviaire ouvert mon pouce glissé à l’intérieur – bientôt l’Angelus – on va rentrer des champs – peut-être le dernier hiver Noël une dernière fois encore »

L’auteur parvient, grâce à ce rythme original, à esquisser une véritable réflexion sur la fin de vie, mais aussi à évoquer les liens discrets qui se tissent entre art et spiritualité.

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« je me tais toute une vie est passée mon père disait tu traces ton sillon tu te retournes au bout du champ c’est fini – ne savait ni le jour ni l’heure – mal aux reins – mal aux fesses sur ce banc – Beati pauperes spiritu – encore les hirondelles  bientôt l’Afrique – missionnaires – dictionnaires – mon bréviaire  messe du matin – merci Seigneur – demain savon à barbe – la poussière des morts je marche dessus »

Deux œuvres qui s’embrassent avec grâce, et qui offrent au lecteur un portrait bouleversant, dans lequel chacun d’entre nous peut se retrouver.

« Bientôt tu rejoindras la multitude des Bienheureux. Ton âme se séparera de ton corps. Ta récompense sera grande dans les cieux. Dominus vobiscum. »

Des raisons de chanter, de Jean-Luc Despax

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Des raisons de chanter est un recueil de Jean-Luc Despax publié en 2007 aux éditions Le temps des cerises, puis réédité en 2012.

Je connais la poésie de Jean-Luc Despax depuis plusieurs années (et pour cause : il était professeur au sein de mon collège, autant dire que son nom m’est depuis longtemps familier !), mais je n’avais encore jamais eu l’occasion de croiser un de ses livres. C’est lors du salon du livre d’Arras, le 1er mai dernier, que j’ai aperçu ce recueil sur le stand du Temps des Cerises. C’était l’occasion rêvée de me plonger une bonne fois pour toute dans ces vers que je savais si contemporains…

« Le poète dit Le romancier décrit Le philosophe pense Le capitaliste prend Tue À petit feu Facturé Il exige à tout bout de champ des excuses De ceux qu’il a pu éventrer »

D’une plume acerbe mais non dénuée d’humour, Jean-Luc Despax décrit à travers ses poèmes notre société dans ce qu’elle a de plus sombre. Société rongée par le capitalisme, quotidien des hommes marqué par l’hypocrisie et l’endoctrinement discret des médias. L’auteur décèle les failles qui parsèment nos vies, et s’applique à les mettre sous vers pour nous aider à mieux en prendre conscience.

« Les bulldozers, ma foi, ne creusent pas le Temps N’ensevelissent pas les culpabilités Oui, toujours craindre le retour du refoulé Les avions détournés mais le regard surtout »

Pourtant, le ton reste presque léger : rien d’accusateur ni de moralisateur dans les propos du poète, simplement, un désir profond de mettre en lumière les dessous d’un monde qui s’acharne à étouffer les voix dissonantes.

Un portrait mordant de notre société, qui nous invite à remettre en question ce qui nous entoure.