« Depression too is a type of fire », de Taylor Mali

Taylor Mali fait partie des poètes les plus reconnus dans le milieu du spoken word. Ses textes sont à la fois drôles et mordants, tragiques et légers, et toujours justes. Je vous propose ici de découvrir un magnifique poème, dont j’ai fait, comme d’habitude, un essai de traduction (vous trouverez ici le texte original). Puisse-t-il vous donner envie d’aller laisser traîner vos yeux et vos oreilles sur le site de cet artiste !

Depression too is a type of fire – Taylor Mali

Je suis un idiot parce qu’une fois, avant que nous soyons mariés, elle m’a demandé si je savais que nous n’aurions pas d’enfants si nous nous mariions, et j’ai dit oui. Et parce qu’elle savait que je mentais, elle m’a demandé si ça m’allait. Et parce que je suis un idiot, j’ai encore dit oui.
Et une fois pendant une dispute, mariés depuis moins de deux ans, elle m’a dit qu’elle avait l’impression d’être ma première femme et, comme un idiot, je lui ai assuré qu’elle l’était.
Elle s’entraînait à la gym cinq fois par semaine, et fumait autant de paquets de cigarettes. Et je suis un idiot parce que quand je lui ai demandé pourquoi, elle a dit « Parce que je me déteste et que je veux mourir », et j’ai ri et dit quelque chose dont je me ne souviens pas, quelque chose de complètement et de profondément insuffisant.
Depuis le toit de notre appartement, j’ai vu 40 ou 50 personnes sauter des Tours un jeudi matin –nous pouvions les voir vers le sud, de la même façon que, vers le nord, nous pouvons encore voir (et par “nous” je suppose que maintenant je veux dire seulement moi) l’Empire State Building, ce qui me laisse empreint de gratitude -parce que je suis un idiot, au-delà de la fumée, battant des bras ; et je jure que j’ai vu un cygne parfait.
Et j’allais écrire un poème sur le fait que seul le feu peut pousser quelqu’un à sauter d’une fenêtre.
Et peut-être que je suis un idiot pour penser que j’aurais pu la sauver – m’appeler son chevalier à l’armure brisée – que j’aurais pu l’aimer plus, ou dire la vérité à propos des enfants.
Mais la dépression, aussi, est une sorte de feu. Et je ne connais rien d’aucun des deux.

Te rejoindre, de Charles Juliet

027Cela faisait plusieurs mois déjà que des livres de Charles Juliet demeuraient posés sur ma table de chevet. Deux livres, pour être exacte : le premier tome de son Journal, entamé d’une dizaine de pages mais laissé de côté car trop sombre, et Lambeaux, court récit qui avait été évoqué lors de mes cours de littérature de l’année passée.
De Charles Juliet, j’avais lu quelques nouvelles qui m’avaient laissée plutôt indifférente, et des poèmes dont je n’ai aujourd’hui qu’un souvenir flou (eh oui,  à l’époque, je n’avais pas encore de blog pour y retranscrire mes impressions de lecture…).
C’est en m’attaquant enfin à Lambeaux que l’écriture de Charles Juliet m’a conquise. J’ai été immédiatement envoûtée par son style, mais aussi par ses capacités d’introspection, et la justesse avec laquelle il parvient à esquisser le portrait de ses deux mères –notamment de celle qu’il n’a jamais connue.

Suite à cette lecture, je me suis plongée dans le court recueil Te rejoindre, paru en hiver 2014 à l’Atelier des Grames. Il rassemble douze textes de Charles Juliet parus précédemment dans cette même maison. À noter qu’il s’agit d’un très bel objet, comme toutes les créations de ces éditions.

   J’avais eu la chance de me faire dédicacer cet ouvrage lors du Salon du Livre, une rencontre touchante qui m’avait poussée à me lancer dans la lecture de Lambeaux. Les textes de ce recueil constituent des souvenirs d’enfance, et s’ancrent donc parfaitement dans la lignée de ce dernier.
Charles Juliet y évoque des moments fugaces, toujours avec pudeur et délicatesse. Prose et vers s’alternent pour parcourir ces jeunes années, où histoire familiale et personnelle se mêlent.

« Partout je t’ai cherchée
Dans les bars et les rues
dans les gares et les trains
sur les plages et dans les ports
Partout je t’ai cherchée
Dans bien des villes
et bien des pays
Partout je t’ai cherchée
Et je te cherche encore
Tu es cette morte
qui n’a cessé
d’enténébrer ma vie »

Quête de la mère, mais aussi quête de l’écriture, de ces mots qui sauront réparer le passé et permettre de se reconstruire. Ces années passées dans les marécages de la dépression, et puis, enfin, la renaissance au monde.

« Bien évidemment, je m’essayais aussi à écrire. Mais les textes dont j’accouchais me paraissaient si décevants qu’ils m’emplissaient de dégoût et qu’il me fallait les détruire.
Longues années de ténèbres, de détresse, d’épuisement.
Il y avait ces matins où je restais affalé sur le bord du lit sans avoir la force de m’habiller, et où je me demandais avec terreur si j’aurais assez d’énergie pour me traîner jusqu’au soir. Les affres de la haine de soi. L’obscur besoin de me supprimer. Dans l’espoir de n’avoir plus à lutter, de pouvoir enfin dormir, de ne plus penser, de faire cesser ce qui me tourmentait. »

Un recueil lumineux, qui comblera particulièrement tous ceux que Charles Juliet a déjà subjugués.

« souvent

je me suis étendu
près de toi

non pour m’enfoncer
dans la mort
mais pour te donner
un peu de mon sang

entendre ta voix

voir briller tes yeux »

Love is a dog from hell, de Bukowski

013

Love is a dog from hell est un recueil paru en 1977.
Charles Bukowski y expose majoritairement son quotidien, ponctué par les visites de prostituées et les gueules de bois interminables. Des vers libres, courts, sans ponctuation, allant droit au but.

« the thought has occured to millions of men
while shaving
the removal of life might be preferred to
the removal of hair »

« la pensée est venue à l’esprit de millions d’hommes
pendant qu’ils se rasaient
la suppression de la vie peut être préférable à
la suppression des poils »

Mais dans ces tableaux alcoolisés que sont les poèmes de Bukowski, il y a surtout une critique viscérale de la société et de son hypocrisie.

« people are not good to each other.
perhaps if they were
our deaths would not be so sad.

meanwhile I look at young girls
stems
flowers of chance.

there must be a way. »

« les gens ne sont pas bons les uns envers les autres.
peut-être que s’ils l’étaient
nos morts ne seraient pas si tristes.

en attendant je regarde les jeunes filles
tiges
de fleurs de chance

il doit y avoir une façon. »

L’honnêteté de l’auteur fait toute la force de ses poèmes : il ne triche pas, ni avec les mots, ni avec sa vie, il se livre entièrement, sans chercher l’empathie du lecteur ni sa compréhension.
C’est à force d’être exposé à ses pensées qu’un lien d’intimité se tisse peu à peu entre Bukowski et le lecteur. Difficile de rester insensible face aux déboires de cet homme qui, pourtant, est déjà à cette époque un écrivain renommé.
Ce qui touche chez Bukowski, c’est justement ça : cette humanité si présente dans son entièreté, mise sous vers, sans chercher à en atténuer le moindre aspect.

Il est certain que je lirai encore longtemps la poésie de cet outsider de génie.

« I sit drinking German beer
and trying to come up with the
big one
and I’m not going to make it.
I’m just going to keep drinking
more and more German beer
and rolling smokes
and by 11 p.m.
I’ll spread out
on the unmade bed
face up
asleep under the electric
light
still waiting on the immortal
poem »

« Je suis assis à boire de la bière allemande
et essayant d’aboutir au
grand
et je n’y parviens pas.
Je vais juste continuer à boire
de plus en plus de bière allemande
et à rouler des cigarettes
et vers 23h
je m’étendrai
sur le lit pas fait
visage en l’air
endormi sous la lumière
électrique
attendant toujours l’immortel
poème »

(Les traductions sont faites maison, d’où leur approximation !)