Un poème – Une image n°3 : extrait de Quand la nuit consent à me parler, d’Ananda Devi

Quand la nuit consent à me parler est un court recueil écrit par Ananda Devi et publié en septembre 2011 aux Éditions Bruno Doucey. De ces poèmes brefs et poignants, sans titres mais numérotés, j’ai choisi de partager le numéro 10. La photo, nommée The Vortex, est l’oeuvre de la jeune photographe Lissy Elle.

photlissyelle

10.

Il dit
Je suis né sans savoir
Sans miroir pour me dire

Qui est cet autre qui me regarde
Comme si je n’existais pas

Celui qui a semé en moi
Tant de doutes tant de folie
Tant de combats tant de colère
Tant de murs tant d’innocence

C’est moi, dit-il,
Ce n’est rien que moi.

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Aïe ! Un poète, de Jean-Pierre Siméon

005 Samedi dernier, j’étais au Salon du Livre de Paris. Évidemment, j’y ai fait quelques achats… Je vais donc vous présenter une de mes acquisitions et, pour une fois, il ne s’agit pas d’un recueil de poésie !

« Finalement, un bon lecteur de poèmes est un mauvais lecteur : il lit lentement et ne cherche surtout pas à tout comprendre tout de suite, il accepte avec plaisir de ne pas tout comprendre. »

Paru initialement en 2003 aux éditions du Seuil, Aïe ! Une poète est un petit guide d’introduction à la poésie, rédigé par l’écrivain Jean-Pierre Siméon. Je n’avais pas connaissance de ce texte, et j’ai immédiatement été séduite par la maquette de cette nouvelle édition revue et corrigée, publiée par Cheyne Éditeur en 2014, avec ses couleurs vives et ses illustrations abstraites (par Camille Nicolle). Sur la quatrième de couverture, un extrait, suivi de la mention « Un livre à offrir à tous ceux que la poésie fait fuir ».  Bon, certes, je ne suis peut-être pas tout à fait le public ciblé : néanmoins, j’étais curieuse de découvrir la façon dont l’auteur abordait cette problématique, qui est au centre de mes préoccupations.

« [Écrire des poèmes] Ça ne sert à rien. Strictement à rien. À rien en tout cas de ce qu’on dit important dans notre drôle de monde : ni à être connu, ni à gagner de l’argent, ni à devenir chef, ni à réussir dans la vie, ni à arrêter les guerres, ni à donner du pain à ceux qui n’en ont pas. Mais sauf votre respect, à quoi ça sert de dire « aïe ! » quand on reçoit une pierre sur le pied, ou  « je t’aime » à un beau visage ? Et comment faire pour ne pas le dire ? »

Finalement, ce petit livre est un véritable coup de cœur. Court et efficace, il offre une vision décomplexée de la poésie, dans un style marqué par la légèreté et l’humour. L’auteur invite tous les lecteurs curieux à se laisser tenter par la poésie, en rappelant qu’il n’est jamais nécessaire de chercher absolument à « comprendre » immédiatement ou entièrement un texte. Il explique également que chacun est susceptible de trouver, quelque part, un poème fait pour lui, celui qui saura lui faire saisir combien la poésie peut-être essentielle à sa vie. Outre ces conseils, Jean-Pierre Siméon esquisse quelques pistes de réflexions quant à la nature même de la poésie, et à son utilité au sein du monde actuel. À la fin, le lecteur peut trouver  un choix d’ouvrages recommandés par l’auteur pour commencer à « entrer en poésie ». Un manifeste poétique à mettre entre toutes les mains !

« La poésie ne veut pas vous distraire ou vous divertir, c’est-à-dire vous aider à oublier les choses graves.  Au contraire, elle ne vous parle que des choses graves,  elle vous parle, les yeux dans les yeux, de ce dont personne n’ose vous parler, sauf peut-être vos meilleurs amis, parce que justement, c’est trop grave : la mort qui rôde autour de vous, le désir qui fait trembler les doigts, le terrible silence du ciel dans la nuit, le rêve d’un baiser, la solitude dont on ne sort pas, ce grand silence au fond de soi dont on ne sait que faire, la joie étrange, stupéfiante, de se sentir soudain heureux pour rien dans le soleil. »

La nuit des terrasses, de Makenzy Orcel

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Révélé par son premier roman Les immortelles (que je n’ai pas lu), paru en 2012 chez Zulma, l’écrivain haïtien Makenzy Orcel publie cette année le recueil de poèmes La nuit des terrasses aux éditions la Contre Allée.

Couverture d’un violet sombre, éclairée par filaments jaunes comme des néons : le recueil attire immédiatement l’œil. Le titre, quant à lui, est une promesse d’expédition.

« il pleut derrière les persiennes

le quartier latin glisse
vers ton nombril
brasier interstellaire »

Des images vives, fugaces et fulgurantes nous entraînent dans un voyage entre les nuits. Corps et cœurs s’entrechoquent, des rencontres s’esquissent autour d’un vers…

« embrase ta chair
de feuille d’homme

boire
nous sort du temps »

Le ton de ce recueil a quelque chose de profondément intime, comme si l’on s’entretenait pour la première fois avec un inconnu au coin d’un bar, lançant sur le comptoir ses pensées enchevêtrées.

« les tours grimpent vers
leur chute

elles ne prophétisent rien

ah si tu savais comme les mots
peuvent être injustes »

Véritable hymne à la boisson et à la chaleur humaine, La nuit des terrasses invite à chercher la lumière au plus profond de l’obscurité.

« je suis cassé
jusqu’à mon verre
la nuit au pied du lit
mon enfance coule sous les ponts

buvons

soyons un orage parfait »

Pour mes voisins du Nord, je vous invite à découvrir la soirée de lancement de cet ouvrage, qui se déroulera le mercredi 8 avril au café L’Écart, à Lille. Un moment qui s’annonce fort sympathique, avec notamment au programme une lecture musicale par Makenzy Orcel et le violoncelliste Timothée Couteau.

Tristan Cabral et l’insurrection poétique

printempspoetes

C’est la deuxième fois que je poste un texte de Tristan Cabral sur ce blog. Mais celui-ci est bien différent du premier : en effet, Aifelle et ClaudiaLucia ont proposé à tous ceux qui le souhaitaient de publier ce vendredi un poème ayant pour thème l’insurrection, dans le cadre du Printemps des Poètes. J’ai évidemment sauté sur l’occasion, et je vous laisse découvrir mon choix !

CAR AUJOURD’HUI, IL FAUT TOUT INSURGER !

Du haut de l’océan
Maintenant je vous parle :
« Frères humaines de la Côte »
Qui après nous viendrez,
Écoutez, écoutez-moi :
Il faut tirer à boulets rouges
Sur les ports domestiques
où les hommes travaillent
agenouillés comme dans un abattoir ;
il faut tout insurger,
les usines et les champs
les rivières et la mer

il nous faut des équinoxes d’or
et des marées de feu !
« Frères humains de la Côte »
Écoutez-moi !
Passez à l’abordage du vieux monde !
Écoutez-moi !
Attendez-moi, j’arrive !
J’arrive dans mon vieux « stang » bleu,
avec sa voile rouge, au tiers,
et je ramène au bord
des caisses d’armes celtiques,
des mots magiques et des musiques druidiques
qui nous feront danser sous les orages !
Car il faut s’insurger,
il faut TOUT insurger !
Et nous ferons partout des fêtes fantastiques,
des fêtes d’hommes et de femmes qui voleront le feu !
des fêtes blanches et noires
comme « la belle hirondelle, blanche au ventre et noire aux ailes… »
Alors nous serons rois
Nous serons tous « rois de Bretagne *» !

Tristan Cabral, le 13 juillet 2011

*Allusion au livre d’Yves Ellouët

Chair de l’effacement, de Carole Darricarrère

006C’est en me baladant pour la première fois à La Rochelle que j’ai découvert la magnifique librairie Les Saisons. À peine y avais-je posé le pied que mon œil a immédiatement été attiré par des ouvrages rassemblés sur un présentoir, dont je ne reconnaissais pas les couvertures.
C’est ainsi que j’ai pu feuilleter les ouvrages publiés par les éditions isabelle sauvage. Si de nombreux recueils me tentaient, j’ai finalement jeté mon dévolu sur un long volume à la couverture bleue.
Réalisé par Carole Darricarrère et publié en novembre 2014, chair de l’effacement est un recueil mêlant poésies et photographies.

« Monstres de la forme
ici recule
l’or d’un visage
médaille blanchie de l’oubli
en forme d’effacement »

Reposant sur un style épuré, les textes que l’on découvre au fil des pages nous entraînent dans un voyage introspectif. Des vers à la fois pudiques et percutants, soutenus par des photos de fragments triviaux (partie d’une baignoire, d’un rideau…) qui poussent le lecteur à se détacher des mots pour tenter de construire un lien entre les lignes et les images. Néanmoins, malgré cette apparente retenue du verbe, la verve est puissante, et Carole Darricarrère va à l’essentiel.

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« Que ces détours saturent
l’altérité de la pupille
ici s’ensable
un arrière
pays »

J’ai perçu dans ce recueil un réel questionnement sur notre place en tant qu’être vivant au sein de l’univers, mais aussi sur notre propre rapport au corps que nous habitons malgré nous.
Une lecture, donc, étonnante et enrichissante !

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