Sorti du grenier n°1 : Le Domaine Public, de Pierre Seghers

Pierre-Seghers« Je vis au carrefour des mots
C’est pour atteindre mon visage »

 Si l’on connaît Pierre Seghers pour la maison d’édition qu’il fonda en 1944, on connaît généralement beaucoup moins bien son œuvre poétique. En effet, avant d’être éditeur, Pierre Seghers est avant tout un écrivain. Cependant, contrairement à Éluard ou Aragon, ses textes ont plutôt mal survécu aux décennies, et désormais, il est rare que le nom de Seghers soit prononcé dans le but d’évoquer son travail littéraire. Ses ouvrages n’étant quasiment plus édités, il devient même difficile de chercher à le lire…
Il y a quelques mois, j’avais eu la chance de trouver Le Temps des Merveilles, anthologie des poèmes de Seghers qu’il avait lui-même réalisée. J’avais été enchantée par cette lecture (mais ça, c’est une autre histoire…que j’évoquerai peut-être un jour ici !)

Aussi, lorsque je suis tombée sur ce petit recueil jauni lors de la braderie de Lille, je n’ai pas hésité une seconde. Le Domaine Public est un recueil d’environ 90 pages, publié en 1945 aux éditions…eh bien, chez Pierre Seghers justement. Un ouvrage qui a donc largement vécu avant d’atterrir entre mes mains !
Comme on pourrait s’en douter, les textes de ce recueil sont principalement marqués par la guerre qui vient de s’achever, et durant laquelle Pierre Seghers a activement œuvré en tant que Résistant. Si ce n’est pas l’unique thème traité, la tonalité d’ensemble est malgré tout assez sombre : la voix de Seghers est empreinte de gravité et de retenue, et l’idée de la mort est omniprésente. Pour autant, il ne s’agit guère de lamentations. Loin du lyrisme, c’est d’une plume incisive que sont évoqués les drames de la Seconde Guerre.

« Le toit s’est enfui
La pluie est entrée
De vivre en aimant
Ce fut impossible
Futile bonheur
Fut-il pris pour cible ?
Il n’en reste rien
Qu’un corps éventré. »

(extrait de « La maison des sables »)

Un recueil au parfum de témoignage historique, donc, mais avant tout un recueil intime –les réflexions de Seghers résonnent encore en nous aujourd’hui. Pour conclure, j’ai choisi de partager avec vous ce texte, que j’aime beaucoup :

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Spoken Word, une autre forme de poésie

Souvent comparé ou confondu avec le slam, le «spoken word » est un mouvement d’expression poétique relativement peu connu en France. Mélange entre le théâtre (chaque performance peut s’apparenter à un monologue soigneusement construit), la poésie et la chanson, ce genre mutant se développe notamment aux Etats-Unis, où il séduit un public de plus en plus important. Et pour cause : loin d’une séance de récitation classique, les shows des artistes pratiquant le spoken word sont de véritables moments d’émotion et d’habileté linguistique : jeux de sonorités, maîtrise de l’humour, métaphores, fonds musicaux…S’il s’agit donc bien d’un véritable travail littéraire, le spoken word ne se limite cependant pas à cela, et le jeu d’acteur et le charisme des auteurs sont primordiaux pour que le spectacle soit réussi. Il est difficile de donner une définition précise d’un genre où, finalement, tout pourrait être permis. Je me contenterai donc de publier de temps en temps une œuvre que j’apprécie, afin de vous faire partager les artistes que je découvre, notamment en creusant un peu la mine d’or qu’est YouTube… Je vous propose ci-dessous une performance de Phil Kaye, un jeune poète dont j’aime énormément le travail.

Pour voir les paroles et la traduction : Lire la suite

Dirk Bouts, Le Chemin du ciel et La Chute des damnés, de Michel Butor

  Par le biais de la collection Ekphrasis , les éditions Invenit proposent à des auteurs d’écrire un texte à partir d’une peinture. J’ai découvert ces livres l’année dernière, et, attirée par le nom de Michel Butor, j’ai immédiatement été charmée par l’objet que je saisissais alors : livre au papier de qualité, couvertures à rabats permettant de visualiser les œuvres pendant la lecture, nombreux détails en pleine page…Un design soigné, et un prix plus qu’abordable : il n’en fallait pas plus pour que je me laisse tenter !

« Toute une foule de visages
désespérés concupiscents
qui jouissent de leur malheur même
et des raffinements qu’infligent
les hybrides aux yeux de braise
aux torturés entremêlés
serpents singes poissons insectes
cornes et crocs dards et mâchoires »

Dans ce superbe ouvrage, Michel Butor observe les deux tableaux Le chemin du ciel et La chute des damnés peints par l’artiste néerlandais Dirk Bouts au XVème siècle. Deux formes d’art et deux époques semblent dialoguer, et une première œuvre en inspire une seconde. La description subjective des panneaux est entrecoupée de brèves pensées de l’auteur, plus ou moins liées à ce qu’il est en train de voir. À l’opposé d’une analyse artistique, il s’agit ici d’une méditation poétique et intime que nous livre l’auteur, en nous invitant à se découvrir soi-même par le biais de l’œuvre. Car c’est grâce à ces peintures que le narrateur parvient à se dévoiler petit à petit, aussi bien au lecteur qu’à lui-même.

« En me heurtant
contre les vitres
reprenant vie
dans les haleines »

De cette étrange rencontre entre deux artistes à jamais séparés par les siècles naît un texte étrange, où se mêlent paysages et souvenirs, non-dits et sous-entendus. Un poème captivant, d’une force novatrice.

« En tous les cas
malgré mon nom
je ne saurais
être un des anges
(…)
Et cependant
quand je dormais
j’imaginais
avoir des ailes »

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♦ Voir ce titre chez l’éditeur