La poésie : un genre élitiste ?

 « Je voudrais que chacun sente combien la poésie est l’obsession de tous. » – Fabrice Melquiot

   C’est un fait : depuis plusieurs siècles, la poésie est considérée comme un genre littéraire exigeant et réservé à une élite intellectuelle bien définie. L’étiquetage d’un ouvrage comme relevant de la poésie exclut automatiquement les non-initiés, c’est-à-dire la majorité des lecteurs (sans parler des non-lecteurs). Lexique complexe, rythme de lecture particulier et souvent difficile à suivre, nombreux sens cachés pour la plupart inaccessibles aux amateurs, alexandrins, métaphores, hémistiches…la poésie souffre d’un bon nombre de préjugés (plus ou moins justifiés) et d’une mauvaise réputation. Associée à de douloureux exercices de commentaire de textes et autres sujets de bac, il est rare qu’elle croise le chemin de lecteurs qui ne seraient pas tombés sous son charme durant leurs années d’études.

Pour ceux d’entre nous qui fréquentèrent les salles de classe, nous gardons des souvenirs plus ou moins heureux des séances de récitations. Découpage précis des vers, analyse du texte, illustration éventuelle…La vision scolaire de la poésie laisse rarement de place à ce qu’elle est vraiment : un genre expérimental, une langue étrangère au sein même d’une langue. En bref, la poésie ne nécessite pas toujours d’être comprise : il est essentiel que l’interprétation en reste libre et propre à son lecteur. Or, en poussant les élèves à relever les figures de style, à lire entre les lignes et à chercher les définitions exactes des mots les plus ardus, il va sans dire que le poème sort considérablement réduit de cette série d’opérations. Et que ce qui pouvait intriguer le lecteur finit par, au mieux, le lasser, au pire, le dégoûter.

Certes, la poésie est un genre d’une extrême richesse : terrain favori des explorateurs du langage, elle recèle de trésors grammaticaux et de fantastiques absurdités lexicales. Cela dit, ces attributs, à mes yeux, demeurent secondaires. La poésie, avant toute chose, transmet l’émotion. Elle n’est pas qu’un vulgaire assemblage de pièces mécaniques dont on comprendrait l’utilité en le démontant consciencieusement. Tous ces attributs ne peuvent être appréciés que par des personnes ayant une connaissance et un intérêt suffisant de la langue, ce qui est loin d’être le cas de tous les élèves de primaire, de collège et même de lycée. En favorisant cette approche de la poésie, le système éducatif oublie de transmettre le simple goût pour la musique du texte. Ce reproche peut d’ailleurs être fait pour la façon dont sont étudiées la plupart des œuvres littéraires. Mais, si cette forme d’enseignement peut rendre détestable les grands textes classiques, il n’empêche pas de nombreux jeunes de continuer à lire de la fiction, car ils sont conscients qu’une autre forme de littérature existe –une forme qui leur paraît, à tort ou à raison, plus adaptée à eux.

Mais le traitement de la poésie, tel qu’il est effectué entre les murs des salles de cours, fait qu’elle ne semble pas offrir la même diversité que la fiction. Au contraire, au fil des années d’études, elle paraît de plus en plus austère : si Prévert est récité en CE1, il est plus rare qu’on l’évoque lors du lycée. Combien sont ceux qui connaissent alors sa position radicale contre l’Eglise, ou même son antimilitarisme farouche ? Alors que la poésie dispose d’une immense palette de sujets et de formes, il semble que Hugo, Lamartine et Du Bellay demeurent les auteurs fétiches des programmes. Certes, il est essentiel d’aborder les grands noms du Romantisme ; certes, la poésie ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans eux. Mais il est regrettable qu’en se cantonnant aux vers les plus classiques, les professeurs ne parviennent pas à montrer à leurs élèves que la poésie est un genre encore présent,  et que se plonger dans la lecture d’un recueil ne nécessite pas de connaître par cœur le Petit Robert.

Plus que pour toute autre forme littéraire, la poésie apparaît comme un genre littéraire poussiéreux et désuet. Les moyens, pourtant, ne manquent pas pour évoquer sa présence au sein du monde contemporain : rap, slam et « spoken word » sont autant de formes nouvelles qui puisent largement dans les codes de la poésie.
Cette mauvaise réputation dont souffre la poésie à l’heure actuelle est l’une des conséquences néfastes d’un programme éducatif qui, en souhaitant se concentrer autour des grands noms de la littérature française, omet de rappeler ce qu’elle est aujourd’hui : un espace de création toujours bien vivant, et dont les auteurs, tout comme Aragon et Seghers avaient quelque chose à dire aux lecteurs de 1940, ont quelque chose à offrir aux lecteurs du XXIème siècle.

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